MON COMBAT POUR LE CŒUR DES FEMMES

MON COMBAT POUR LE CŒUR DES FEMMES

PR CLAIRE MOUNIER-VÉHIER

« MON COMBAT POUR LE CŒUR DES FEMMES »

La crise sanitaire actuelle fait craindre une recrudescence du nombre d’accidents cardiovasculaires chez les femmes, car les patientes se négligent et attendent la dernière minute avant de consulter. Le Pr Claire Mounier-Véhier, cardiologue réputée, le constate au quotidien. Rencontre pour comprendre le cri d’alarme d’une femme médecin, bienveillante et engagée, qui lutte contre les préjugés.

BIO EXPRESS

Cardiologue, chef du Service de médecine vasculaire et hypertension artérielle à l’Institut Cœur Poumon du CHRU de Lille, et ancienne présidente de la Fédération française de cardiologie, le Professeur Claire Mounier-Véhier est très attachée à son combat pour le cœur des femmes. Nommée chevalier de l’ordre national de la légion d’honneur en 2017, âgée de 58 ans, elle vit à Lille et a cofondé le fonds de dotation « Agir pour le cœur des femmes » en février 2020.

Pourquoi ignore-t-on encore la vulnérabilité cardiaque des femmes alors qu’une femme sur trois meurt aujourd’hui de maladie cardiovasculaire ?

Pr Claire Mounier-Véhier : En France, ce sont 200 femmes qui meurent chaque jour de maladie cardiovasculaire sous toutes leurs formes ; et 25 000 par jour dans le monde. Les causes de mortalité en France sont bien répertoriées : les femmes meurent d’abord d’un AVC, puis des suites d’un infarctus du myocarde ou d’une insuffisance cardiaque. Le plus inquiétant, ce sont les nombreuses femmes jeunes qui se présentent désormais en soins intensifs pour un infarctus du myocarde.

Pourquoi cette croissance des accidents cardiovasculaires, y compris chez des femmes de 35/40 ans ?

C. M-V. : On se rend compte que nombre de femmes âgées de 35/45 ans ont un type de vie défavorable. Elles doivent travailler et font souvent les 3/8 avec toutes leurs activités familiales et sociales à côté. La plupart parlent de stress au travail, ont une activité sédentaire. Beaucoup ont commen- cé à fumer leur première cigarette à 12/13 ans et continent à fumer. Elles n’ont pas le temps de cuisiner des produits frais et mangent trop d’alimentation industrielle, trop riche en sucres, en sel et en graisses saturées. Vu qu’elles sont stressées et qu’elles ne bougent pas assez, elles sont souvent en surpoids. Elles additionnent ainsi tout ce qui fait le lit des maladies et accidents cardiovasculaires !

« Le cœur et les artères des femmes diffèrent de ceux des hommes et ne développent pas toujours les mêmes lésions… »

La différence de prise en charge par rapport aux hommes est-elle liée aux spécificités des maladies coronaires chez les femmes ?

C. M-V. : Oui, tout à fait, car le cœur et les artères des femmes diffèrent de ceux des hommes et ne développent pas toujours les mêmes lésions. Il y a donc des spécificités féminines à connaître, avec trois types de lésions très caractéristiques, qui diffèrent même en fonction de l’âge, c’est-à-dire avant et après la ménopause.

Que peut-il se passer pour les plus jeunes avant la ménopause ?

C. M-V. : Les grosses artères coronaires présentent des plaques d’athérome molles et peu calcifiées qui se déchirent et se recollent, ce qui provoque des symptômes fluctuants, comme des palpitations, de l’essoufflement ou des douleurs d’allure digestive. Ces plaques peuvent ainsi s’éroder, ce qui entraîne la formation de caillots sur leur surface. Ces caillots peuvent se détacher et aller boucher plus loin les petites artérioles à l’intérieur du muscle cardiaque, abîmant ainsi le cœur à bas bruit, voire de façon totalement silencieuse. Les femmes jeunes présentent aussi davantage de dissections spontanées (l’artère se déchire sur sa longueur et la grossesse en est un facteur favorisant) et de spasmes artériels (à cause du stress et du tabac notamment). Ces lésions coronaires peuvent se manifester par une fatigue ou un essoufflement pour des efforts modérés de la vie quotidienne, des douleurs atypiques dans la poitrine ou encore des signes digestifs.

Et après la ménopause ?

C. M-V. : La morphologie et l’évolution des plaques d’athérome de la femme plus âgée deviennent similaires à celles de l’homme. Elles ont une constitution devenue fibreuse et cal- caire, qui les rend plus résistantes. En l’absence de traitement adapté, elles rétrécissent peu à peu la lumière des artères, provoquant des symptômes d’alerte plus classiques à l’effort puis au repos (douleur thoracique constrictive en étau irradiant dans le bras et la mâchoire).

Après la ménopause, il y a aussi d’autres particularités ?

C. M-V. : Oui, en effet, les femmes ménopausées ont aussi la particularité de développer des lésions de la microcirculation (artérioles à l’intérieur du muscle cardiaque). Ces artérioles servent en pratique de réservoir d’oxygène quand le cœur a besoin de plus d’énergie, notamment à l’effort. Avec l’âge, l’hypertension, le diabète ou l’excès de cholestérol, ces artérioles s’épaississent et s’obstruent. Le cœur ne sait plus s’adapter aux efforts du quotidien. C’est un cœur mal vascularisé, très fragilisé, avec un risque d’évoluer vers le stade ultime de l’in- suffisance cardiaque. Cette maladie distale artériolaire explique la présentation atypique de l’infarctus du myocarde, malgré l’absence d’occlusion des grosses coronaires. De plus, ces lésions ne sont pas visibles à la coronarographie, examen qui révèle uniquement les lésions des grosses artères coronaires. Autant de raisons qui expliquent que les médecins traitants puissent passer à côté.

Alors comment peut-on les diagnostiquer ?

C. M-V. : Elles sont détectables à la scintigraphie myocardique d’effort, à l’échographie de stress ou à l’IRM car- diaque de stress. Faire le diagnostic est important, car cette maladie des artérioles est associée à un risque de mortalité aussi important que la maladie plus classique des grosses artères coronaires. Retenez que ces lésions distales nécessiteront le même traitement médical et la rééducation cardiovasculaire.

C’est quoi le problème en dehors du manque d’information de la population féminine ? Le manque de formation continue des médecins généralistes et des soignants sur ces questions ?

C. M-V. : Aujourd’hui encore, beaucoup de médecins ignorent que les symptômes de l’infarctus de la femme peuvent se présenter différemment dans un cas sur deux. Et beaucoup de femmes l’ignorent aussi ! Les gynécologues les ont cependant parfaitement assimilés et compris. C’est plus compliqué avec les médecins traitants qui n’ont pas assez de temps à consacrer à chaque patiente, car ils doivent enchaîner les consultations. Cette réalité conduit à des errances diagnostiques et à une prise en charge plus tardive. En réalité, il est plus facile de décréter un infarctus une fois celui-ci déclaré, reconnu et étiqueté comme tel, avec les examens complémentaires et les analyses bio- logiques qui le confirment. Mais pendant et avant l’accident cardiaque, le diagnostic s’avère plus délicat du fait de la non-spécificité ou de l’atypie des symptômes féminins. Pour remédier à ces problèmes d’information, il faut communiquer largement auprès du grand public, comme nous sommes en train de le faire ensemble. C’est pour cette raison que j’ai écrit ce livre dans le langage le plus simple possible, mais c’est aussi pour cela que j’ai cofondé le fonds de dotation « Agir pour le cœur des femmes », après m’être investie à la présidence de la Fédération française de cardiologie.

Le confinement au printemps pendant la crise sanitaire a aggravé la situation. Pourquoi ?

C. M-V. : Les femmes se sont sou- dainement retrouvées dans un bocal incubateur d’hygiène de vie défavo- rable. Le télétravail les a rendues plus sédentaires. Le confinement leur a donné envie de cuisiner des produits plus sucrés et des gâteaux, le mal-être de compenser en mangeant plus. Je ne vous parle pas de l’alcool avec les fameux apéros-zoom ! Elles ont beaucoup plus fumé. Et le fait de devoir garder les enfants 24h/24 à la mai- son en leur faisant l’école a occasionné beaucoup de stress en plus, sans parler là encore des violences conjugales ou des simples tensions liées au fait d’être en couple ou en famille à huit clos. Quand on habite en province avec un jardin, c’était plus facile à vivre, mais imaginez dans un studio ou un deux pièces, à 4 ou 6, dans une tour de la région parisienne ! La grande majorité des femmes a pris entre 2 et 5 kilos pendant le confine- ment et ne les a pas forcément per- dus depuis. Lors du déconfinement, de nombreuses femmes ne sont plus allées consulter, par peur de la Covid- 19. On a donc dû faire face avec le SAMU à une croissance des infarctus avec rupture cardiaque. Et je ne vous parle pas de petits infarctus, mais de grosses embolies pulmonaires ! Actuellement, il y a toujours danger, car le climat de crise sanitaire, économique et sociale est extrêmement anxiogène.

Votre slogan est « Alerter, Anticiper, Agir ». Expliquez-nous.

C. M-V. : Alerter, c’est faire ce qu’on pratique ensemble avec cette interview.

C’est dire aux femmes qu’elles sont toutes concernées et qu’elles peuvent aussi à leur tour alerter leurs mères, leurs filles, leurs amies. Anticiper, c’est dépasser les facteurs de risques, informer les professionnels de santé pour qu’ils respectent les feux oranges et prennent les mesures qui s’imposent quand les feux et les risques deviennent rouges. Agir, c’est coordonner tout le système de santé, y compris les pharmaciens. C’est ce que nous faisons avec « Agir pour le cœur des femmes », dans l’objectif de sauver plus de 10 000 vies à 5 ans.

Dans votre campagne d’information du grand public, vous évoquez des « S » rouges et verts. Commençons par les rouges et notamment la sédentarité.

C.M-V.: En effet, le premier «S» rouge, c’est la sédentarité, le mal du siècle. Comme le disent si bien mes confrères américains, la sédentarité c’est le « new smoking ». Même quand on a un travail de bureau, il faut se lever toutes les 15 mn et il faut bouger plus, prendre les escaliers, chercher son pain à pied ou à vélo. Le 2e «S» est le stress dont il existe deux formes : le stress aigu lors d’une crise de colère par exemple avec montée de tension qui peut déclencher des spasmes surtout si l’on fume. A l’extrême, cela peut entraîner le fameux « syndrome du cœur brisé» lors d’une émotion très forte qui mime l’infarctus du myocarde. Un choc ou une émotion extrême libère alors une dose massive d’hormones du stress qui peuvent paralyser le cœur. C’est réversible si la femme ne souffre pas en même temps d’insuffisance cardiaque, sinon c’est l’accident cardiovasculaire assuré. La 2e forme, c’est le stress chronique qui s’installe progressivement et qui fait grossir (à cause de la montée du cor- tisol) car c’est un véritable booster du syndrome métabolique. A la ménopause, si le stress chronique s’installe, la prise de poids est assurée et cela accélère les risques de maladies cardiovasculaires. En informant mieux les femmes des risques cardiovasculaires, on peut sauver plus de 10 000 vies dans les 5 ans à venir.

« Aujourd’hui encore, beaucoup de médecins ignorent que les symptômes de l’infarctus de la femme peuvent se présenter différemment dans un cas sur deux. Et beaucoup de femmes l’ignorent aussi ! »

Et les deux autres ?

C.M-V. : Le 3e «S» est le sur poids dont on a déjà parlé et qu’il faut combattre en réduisant les calories et les portions ingérées et en adoptant une meilleure hygiène alimentaire. Et le 4e «S»est le sel, une super maxi «saloperie » ! Il favorise le surpoids, la rétention d’eau, l’insulino-résistance, donc l’hypertension et peut même à l’extrême rendre diabétique. En plus, il faut savoir que le sel voyage dans le corps avec le calcium. Donc quand on va aux toilettes, on urine du sel et du calcium. Cette perte de calcium augmente donc les risques d’ostéo- porose à la ménopause.

Parlons maintenant des « S » verts.

C. M-V. : Le 1er est le sport. Il faut absolument à tout âge bouger au minimum entre 30 et 40 minutes par jour ! Je ne parle pas forcément de sport intensif, mais d’activité physique : marche rapide, vélo elliptique, aquagym, etc. C’est ce que j’appelle le « sport médicament ». Il faut que cela devienne un réflexe quotidien pour toutes les femmes, comme le fait de prendre sa douche et de petit-déjeuner. C’est dur au début de se forcer quotidiennement, ensuite ça devient un vrai besoin et surtout un réel plaisir. Le 2e « S » vert est la sérénité, c’est-à- dire apprendre à lâcher prise. C’est très difficile de prendre du recul mais c’est essentiel. Pour cela, il faut méditer, faire des séances de relaxation ou de sophrologie, des micro-siestes, écouter de la musique en fermant les yeux… Tout est bon à prendre, à chacune sa méthode ! Le 3e « S » est le sourire. Pour être bienveillante avec les autres, il faut déjà être bienveillante avec soi-même, s’aimer, prendre soin de soin, cultiver la positive attitude et la gratitude, sourire et rire chaque fois que possible. Bref, il faut de l’énergie positive pour soi-même à partager avec les autres !

Et la sexualité ?

C. M-V. : Vous avez entièrement raison, elle est essentielle également et c’est le 4 « S » ! A la ménopause, les femmes ont une libido différente et elles doivent s’adapter, notamment en raison de soucis de sécheresse vaginale, avec une vulve très sèche et très fine qui peut les faire souffrir. Idem pour le clitoris dont il faut prendre soin avec des crèmes adaptées. Je prescris des compléments sous forme de comprimés ou gélules vaginales à base de Gynophilus qui permettent de maintenir l’équilibre de la flore vaginale intime.

Quel message souhaitez-vous adresser à nos lectrices pour conclure ?

C. M-V. : Ecoutez-vous et prenez soin de vous ! Apprenez à être un peu plus égoïstes de temps en temps en vous occupant aussi de vous ! Se respecter soi- même, c’est apprendre à écouter les signaux de son corps et à se donner de l’attention, comme on en a vis-à-vis des autres. Le cœur des femmes est mon combat de médecin, mais vous pouvez m’aider en devenant à votre tour un « Colibri de l’information », en la partageant autour de vous. Ensemble, nous pouvons sauver des vies !

Propos recueillis par Valérie Loctin.

Plus d’infos sur agirpourlecoeurdesfemmes.com

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En France, une femme sur trois meurt de maladie cardiovasculaire. Et, bien souvent, ses symptômes sont spécifiques et diffèrent de ceux des hommes. C’est cette double réalité si éloignée des idées reçues que dénonce ici avec fougue le professeur Claire Mounier-Véhier, chef de service de l’Institut Cœur Poumon du CHRU de Lille. Dans cet ouvrage, elle explique les spécificités des symptômes cardiaques féminins et détaille les signes avant-coureurs que l’on ignore. Surtout, face à une prise en charge souvent trop tardive, elle propose des solutions concrètes, incluant une approche globale du patient, un parcours de soins pluridisciplinaire et une meilleure formation de l’ensemble de la profession médicale. Instructif et passionnant !

« Mon combat pour le cœur des femmes» par le Pr Claire Mounier-Véhier, Marabout, 256 p., 19,90 €.

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